C'était un beau jour, le ciel d'une très grande clarté reflétait la joie de vivre, le vent était imperceptible et les feuilles des arbres presque immobiles. La nature entière était comme prise d'un profond sommeil ; il me semblait que le temps s'était arrêté.
Oh! oui c'était un jour exceptionnel toute la famille était réunie. On parlait peu et quand quelqu'un se décidait à rompre le silence c'était pour dire : "Pas oublié fammi are" ou encore "Ka ou vlé fait cé kon ça".
Chacun dans le groupe était profondément seul avec lui-même ; les minutes s'écoulaient avec une extrême lenteur.
Cette longue séance d'introspection prit fin avec l'arrêt devant la porte de la maison familiale de la Volkswagen de mon cousin CHARLES. Tout était prêt.
J'embrassai ma mère pour lui dire adieu je voulu dire un mot affectueux mais de ma gorge serrée rien ne sorti qu'un son rauque à moi-même incompréhensible.
Ma mère me regarda longuement, son visage était marqué par la douleur elle se livrait un terrible combat pour rester elle-même pour ne point pleurer.
Quand vint l'heure tant redoutée de la séparation elle me dit : "Armer et fo'ce et courage" je fis oui de la tête et la voiture démarra.
Nous traversâmes la commune ; les gens revenaient de la grande messe, tout était vie autour du marché c'était la dernière fois que je voyais ma commune.
Des choses qui me paraissaient vides, sans importance aucune brusquement prenaient une signification étrange, une dimension extraordinaire.
Nous prîmes la route Départementale qui conduit à Pointe-à-Pitre CHARLES fumait calmement sa pipe, mon père était pris dans ses pensées alors qu'à mes côtés frère "JOJO" regardait le paysage.
Il faisait très chaud. J'ouvris la portière. Le vent me fouettait le visage maintenant les idées dans ma tête défilaient à vive allure.
C'était à la fois un regard doux compréhensif, mais aussi un regard confiant qui de moi attendait beaucoup.
Il y avait une telle puissance qui émanait de ses yeux, une communication si intense entre nous que je n'éprouvais pas le besoin de lui dire un dernier mot car j'avais le sentiment que je romprais tout ce qui nous rapprochait sans pouvoir exprimer ce que j'aimerais bien lui dire.
Je montai sur le pont suspendu qui "reliait" le bateau au port. Je fus pris par la peur. Je sentais que quelque chose était en train de changer autour de moi ; les quelques secondes que dura la traversée de ce "pont artificiel", seul lien entre la GUADELOUPE et moi me parurent très longues. Dès cet instant j'eus conscience de ma solitude.
Arrivé sur le bateau je restai accroché à une rampe d'où je pouvais voir mes parents. Mon père avec son mouchoir à carreau me faisait ses adieux; d'autres personnes donnaient les derniers conseils à leurs amis.
Je trouvais cela ridicule. Tous ces braves gens qui voulaient se substituer à autrui, décider à sa place, l'empêcher de vivre sa propre expérience, de s'affirmer, m'exaspéraient.
La sirène du bateau retentit, le pont "mobile" qui nous reliait encore à la terre fut enlevé. Le bateau lentement s'écarta du port. Mon père fit quelques pas puis il me fit un dernier signe de la main.
Les mouchoirs multicolores décrivaient dans l'air des arcs de cercle. Au bout de quelques minutes je ne pouvais distinguer dans cette foule anonyme et compacte les êtres que j'aimais.
Le port ne fut bientôt qu'un point. Je me sentais affreusement seul, ma déchirure était profonde. Je regagnai la cabine que je partageais avec trois jeunes qui quittaient aussi le pays.
Notre cabine craquait de certitudes. Tout le monde parlait de ses projets. Le nom de PARIS comme un leitmotiv revenait dans la conversation, raclait les gorges et prenait des dimensions extraordinaires.
PARIS... L'unique, l'immortel, l'essence de l'univers... Tout quoi!
Les femmes blanches, des études hautement spécialisées, l'argent étaient autant de rêves qui hantaient leur sommeil.
Leurs propos, leurs airs de petits-bourgeois m'exaspéraient. J'étais très gêné, pas du tout à ma place dans cette atmosphère guindée au milieu de ce ramassis de petits potentats, je fus pris par une envie subite de vomir tant mon écœurement était grand.
La nuit fut longue, la mer houleuse et le sommeil long à venir. Le lendemain sitôt réveillé je relus quelques notes de mon professeur de philosophie qui traitaient de l'angoisse existentielle.
Triste dans son ensemble la journée fut égayée par les "sauts périlleux" de quelques poissons qui manifestaient leur joie, et leur présence à leur manière ou contestaient de cette façon notre présence. C'était fait avec tellement de grâce, de souplesse et d'aisance que je ne me serais jamais lassé de regarder ces poissons.
Un homme qui était en possession d'un poste de transistor; comme tout un chacun je m'y approchai. Grande fut ma surprise en apprenant qu'un cyclone s'était abattu sur notre île la ravageant entièrement. L'inquiétude m'envahit.
Sans nouvelle précise je fus pris par une peur viscérale. Tourmenté, déchiré, angoissé je me sentais coupable de désertion un vrai traître j'étais devenu car ma place était auprès de mes frères frappés par le sort.
Pour la première fois depuis mon départ je pensai à ma soeur ARIETTE qui m'avait décidé à faire ce voyage.
Je crois l'avoir beaucoup haï ce jour-là. Oh!... Oui elle qui me comprenait si bien, qui devançait mes désirs, elle que j'aimais tant!...
Ma présence sur ce bateau me sembla sans signification, sans raison aucune et profondément absurde.
Les jours se succédèrent à une allure folle; je les passai en la compagnie d'une charmante Jamaïquaine qui se rendait à LONDRES pour y faire des études de Sociologie.
Elle était sympathique, une chaleur humaine et profonde émanait de son être. Ajoutez à cela une gorge très sensuelle, une peau douce couleur de sapotille et un corps finement modelé, des seins rebondis qui suivaient le rythme régulier de sa respiration; une démarche légère, africaine qui soulevait des Oh d'admiration.
A chaque escale nous descendions ensemble pour visiter, faire quelques achats et déguster les spécialités du pays.
Ces moments furent de courte durée mais d'intensité très grande. Nous les passions en longues promenades à découvrir la Cité et ses sites. J'aimais beaucoup ces instants; véritables cassures avec la routine et la monotonie de la vie sur le bateau qui commençait déjà à envahir un peu plus chaque jour mon emploi du temps.
Seuls moments où je pouvais vraiment jouir de BETTY, de sa grâce, de son être; Unique instants où je la voyais évoluer avec aisance loin du roulis dans sa robe qui épousait la forme de son corps; Moments sublimes où tout entier j'étais sous le charme de sa voix suave et de ses beaux yeux noirs.
La dernière nuit que nous passâmes ensemble fut courte et triste au cours de laquelle nous prîmes la décision de nous rencontrer à LONDRES.
Le matin de la séparation au HAVRE sous une pluie fine alors que je m'apprêtais à descendre elle me dit "Life is unfair".
J'étais bouleversé par l'idée de cette séparation mon être était si profondément touché que je n'avais plus l'impression d'exister je n'arrivais plus à penser quelque chose en moi s'était figé.
Je trouvai en moi juste assez d'énergie pour lui dire : "Don't forget me BETTY". Cela me paru si absurde que j'y renonçai me contentant de lui faire un petit signe de la main.
Avez-vous quelque chose à déclarer?
Cette question dissipa l'épais brouillard qui enveloppait mon esprit. Je revins à la réalité. J'étais sur le sol français.
Une page était tournée. Le rideau se levait sur un jour nouveau.
SAMY